Vivere per libertà.
(Deuxième version)
+++++++++++ « Une vie parfaite. Une femme amoureuse, une maîtresse compréhensive, deux enfants adorables et sages, une petite maison dans un quartier paisible et un job qui te passionnait. Tu t'en vantais discrètement parfois. Je comprennais encore moins ton geste en y songeant.
Isabelle m'a prévenu samedi soir. J'ai immédiatement été chez toi pour m'assurer que tout ceci était une très mauvaise blague. Elle avait les yeux rouges et gonflés, les jumeaux te réclamaient en pleurant. Tu n'as même pas idée du chaos qui régnait sous ton toît. Je suis resté jusqu'à lundi après-midi. Trois jours d'angoisse. Probablement les pires de ma vie. Nous avons tremblé jusqu'à cette foutue visite des policiers. Il était quatre heures, Isabelle venait de border les enfants pour une sieste.
Ils t'ont retrouvé, tu étais vivant mais il ne pouvait nous communiquer l'endroit où tu te trouvais. Tu avais refusé de le faire, tu étais majeur et donc, tu avais le droit d'abandonner tes proches et de ne pas donner de tes nouvelles. Je ne les aurais pas cru si je ne te connaissais pas si bien, Luka.
A dix-huit ans, il était impossible de savoir quand tu serais chez toi. Tu partais sans cesse et sans prévenir pour revenir quelques jours ou quelques semaines plus tard avec des centaines de souvenirs en tête. C'est sûrement à cette époque que tu es tombé amoureux de certaines villes que tu affirmais vouloir revoir à tout prix. Tu n'en as pas eu l'occasion : après tes vingt ans, tu m'as affirmé "Fini, je suis trop vieux pour ce genre de voyage". Grave erreur. Ce n'était jamais des voyages mais des fuites. Tu t'en allais voir ailleurs pour te soulager d'un quotidien trop ordinaire et étouffant.
Quelque chose me dit que tu t'es réfugié dans l'une de ses villes que tu aimais tant. Pour combien de temps, je ne sais pas. J'espère juste que tu reviendras, comme auparavant. Tu n'étais pas vieux, tu ne l'es pas encore. Un homme n'est vieux que quand les regrets ont prit chez lui la place des rêves.
Il était temps que tu te retrouves, je me doute, avant de devenir réellement quelqu'un d'autre et d'enterrer celui que tu étais auparavant. La crise de la quarantaine doit être plus violente chez certains.
Je t'attendrai. Je veillerai sur Isabelle et ta famille le temps qu'il faudra. Notre amitié a toujours su supporter les décalages horaires et les kilomètres, il n'y a pas de raison que cela aie changé.
Mais pense à revenir et pas trop tard. Ceci dit, je ne vois pas vraiment pourquoi je te soumet cette requête : je n'enverrais jamais cette lettre. Les courrants d'air n'ont pas d'adresse. En revanche, ils ont parfois raison de souffler un jour ailleurs que chez eux.
Laurent. »